Photographie d’architecture. Deux visions et deux vies opposées. Eugene Atget (1857-1927) face à Albert Levy ( 1847-1931).

 

 

Aujourd'hui, je me livre à un exercice de comparaison entre deux photographes d'architecture qui ont vécu à la même époque, mais dont la notoriété et la reconnaissance — au gré des aléas de la vie — ont suivi des trajectoires très différentes.

Il ne s'agit pas d'une comparaison artistique ; c'est, tout simplement, une illustration de la manière dont le hasard influe sur l'histoire de la photographie.

Tous deux se sont consacrés, à la même période, au même sujet : la photographie d'architecture, qu'il s'agisse d'intérieurs ou d'extérieurs. L'un, Levy, s'est surtout intéressé aux édifices majeurs conçus par de grands architectes, principalement aux États-Unis.( Albert Levy's Architectural Photographic Series) (  Photographs, 1883. Albert Levy. Three rooms from the Samuel M. Nickerson Residence. 40 East Erie Street Chicago )

L'autre, Atget, s'est penché sur les intérieurs parisiens et a surtout photographié les rues et les habitants du Paris de son temps.

Pour lui, la beauté du bâtiment importait moins que la place que ces constructions occupaient dans la vie humaine. 

La présence humaine est quasi absente des photographies de Levy.

Levy, en revanche, a cherché à montrer la capacité de l'homme à créer une beauté architecturale — accessible aux seuls plus fortunés — mais qu'il a su, par ses photographies, préserver pour nous aujourd'hui. Je le répète : je ne compare pas la qualité artistique, mais la « chance » — ou l'absence de celle-ci — qui permet ou non d'entrer dans l'histoire de la photographie.

Atget s'attache davantage aux détails de l'architecture et du bâtiment et de son environnement, tandis que Levy privilégie une vision globale de l'édifice. 

Atget intègre davantage l'environnement au bâtiment, le considérant comme un lieu de vie pour les humains ; Levy, quant à lui, a tendance à représenter le bâtiment comme un élément isolé de son environnement.

Atget a réalisé des milliers de clichés ; dès 1908, il en vendait au musée Carnavalet ainsi qu'à la Bibliothèque historique de la ville de Paris. 

Toutefois, c'est sans doute Berenice Abbott qui a le plus contribué à faire connaître Atget et à asseoir sa renommée : elle a acquis un grand nombre de ses photographies et a fait découvrir son travail aux États-Unis. 

Levy a produit beaucoup moins de photographies, qu'il diffusait généralement sous forme d'albums destinés aux architectes — des ouvrages qui, bien souvent, ne mentionnaient pas le nom de l'auteur. Une grande partie de son œuvre est aujourd'hui conservée aux États-Unis, et non en France.  

En d'autres termes Albert Levy, pour les Américains, c'est un photographe français — présent dans de nombreux musées —, tandis que pour les Français, c'est un photographe presque inconnu, car il reste peu d'œuvres de lui en France. (BNF:   Catalogue de photographies d'architecture européenne et américaine, ancienne et moderne. .. / Albert Lévy  )

Les Intérieurs parisiens selon Eugène Atget

 En 1910, Atget réalise un album de soixante photographies intitulé Intérieurs parisiens, début du XXe siècle : artistiques, pittoresques et bourgeois. Ces clichés qu’il vendait aux musées et aux bibliothèques parisiennes, étaient essentiellement destinés à dresser une sorte d’inventaire de l’aspect des appartements de Paris. Conçues comme des documents, les images devaient fournir des exemples représentatifs de l’ornementation contemporaine aux décorateurs, illustrateurs, artistes ayant besoin de modèles pour aménager des espaces, réaliser des décors théâtraux ou concevoir des intérieurs fictifs dans leurs dessins, leurs peintures, leurs écrits.

 

Eugène Atget et le pittoresque montmartrois

Avec les travaux d’urbanisme du Second Empire, le visage de Paris se modifie profondément : pour construire les infrastructures nécessaires à une capitale européenne moderne (gares, halles, parcs, voirie, canaux, égouts, adductions d’eau…) des quartiers entiers sont démolis ou considérablement remaniés. Les grands boulevards percent un tissu urbain dense de demeures imbriquées et de petites ruelles ; les immeubles haussmanniens remplacent les vieilles habitations ; les parcs réintroduisent des espaces verts dans la ville ; les rues étroites et sombres en terre encombrées d’immondices s’effacent au profit d’avenues pavées et arborées propices à la promenade et éclairée la nuit…