Le public moderne et la photographie Charles Baudelaire. 1859. Disderi 1862. L'art de la photographie

 

Le public moderne et la photographie

Charles Baudelaire
 
........"Je crois à la nature et je ne crois qu'à la nature (il y a de bonnes raisons pour cela). Je crois que l'art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature (une secte timide et dissidente veut que les objets de nature répugnante soient écartés, ainsi un pot de chambre ou un squelette). Ainsi l'industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l'art absolu." Un Dieu vengeur a exaucé les voeux de cette multitude. Daguerre fut son Messie. Et alors elle se dit: "Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d'exactitude (ils croient cela, les insensés), l'art, c'est la photographie" A partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s'empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. D'étranges abominations se produisirent 
 
..Il faut donc qu'elle rentre dans son véritable devoir, qui est d'être la servante des sciences et des arts, mais la très humble servante, comme l'imprimerie et la sténographie, qui n'ont ni créé ni suppléé la littérature. Qu'elle enrichisse rapidement l'album du voyageur et rende à ses yeux la précision qui manquait à sa mémoire, qu'elle orne la bibliothèque du naturaliste, exagère les animaux microscopiques, fortifie même de quelques renseignements les hypothèses de l'astronome; qu'elle soit enfin le secrétaire et le garde-note de quiconque a besoin dans sa profession d'une absolue exactitude matérielle, jusque-là rien de mieux. Qu'elle sauve de l'oubli les ruines pendantes, les livres, les estampes et les manuscrits que le temps dévore, les choses précieuses dont la forme va disparaître et qui demandent une place dans les archives de notre mémoire, elle sera remerciée et applaudie. Mais s'il lui est permis d'empiéter sur le domaine de l'impalpable et de l'imaginaire, sur tout ce qui ne vaut que parce que l'homme y ajoute de son âme, alors malheur à nous! 
 
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...Plus que la photographie elle-même, à laquelle il reconnaît toutes ses facultés documentaires, c'est la photographie comme modèle que Baudelaire vise dans sa diatribe. À cet égard, il ne fait bien souvent que reprendre les poncifs de la critique anti-photographique de l'époque, qui s'exprime des colonnes du Figaro à celles de la Revue des deux-mondes.

.... Publiées dans la livraison du 20 juin 1859 de la Revue française (vol. xvii, p. 262-266), sous le titre: "Lettre à M. le Directeur de la Revue française sur le Salon de 1859", les réflexions du poète ne connaissent alors qu'une diffusion restreinte, car ce périodique est déjà à cette date dans une très mauvaise situation, et cesse de paraître avec le numéro du 20 juillet suivant ­ dans lequel se trouve la dernière partie du Salon. Celui-ci ne sera réédité qu'après la mort de Baudelaire, en 1868, avec quelques modifications mineures, lors de la publication des Curiosités esthétiques. Cette dernière version sera celle adoptée par les différentes éditions postérieures du texte

 
 

L'art de la photographie . Disderi. Embed book. 1862. The art of photography. aesthetics and practice of photography.André Adolphe Eugène Disdéri

L'art de la photographie

by

Disdéri, André-Adolphe-Eugène, 1819-1889 author

https://archive.org/details/gri_33125008480929

 

 

On le voit, le peintre et le photographe, guides d'ailleurs par les mêmes lois de la beauté et de l'unité et par les règles qui conduisent à réaliser ces conditions premières dans toute oeuvre d'art, different essentiellement , quant au mode de procéder dans la composition. Le peintre n'a point de limite dans le choix des objets dont la représentation doit constituer le sujet qu'il veut exprimer; il réunit au gré de sa pensée les notes éparses, il puise librement dans la nature les harmonies séparées dont il formera un concert. Il n'a pas besoin de peindre la réalité, il la dédaigne au contraire, et c'est par la création de scènes possibles et vraisemblables qu'il cherche surtout à exprimer son idée ; la difficulté qu'il reencontré dans l'imitation exacte l'oblige d'ailleurs le plus souvent de se contenter de réveiller, par des copies assez imparfaites, l'idée des objets; ce sont plutôt des signes qui les rappellent que des représentations completes qui les remplacent; aussi l'artiste peut-il élaguer, dans son exécution, tous les détails superflus qui ne sont point utiles au sujet ou qui viennent troubler l'unité de l'expression et s'en tenir aux traits caractéristiques. Il peut réunir, sur la partie principale de sa composition, toute la justesse de représentation dont il est capable, et noyer proportionnellement au degré d'importance qu'elles doivent avoir les parties accessoires dans un vague savamment combiné.


Le photographe se trouve placé dans des conditions bien différentes et bien plus rigoureuses en face de la nature : il est lié à la réalité; dans la composition il ne peut s'en débarrasser, et, dans l'exécution, il est condamné à l'exacte imitation. La fidélité implacable de ses instruments traduit tout. C'est en vain que, par le choix d'une distance plus courte qui augmente la distance des plans ou par des procédés particuliers de mise au point, il cherchera à concentrer toute l'exactitude de reproduction sur la partie dominante de l'image ; le vague qu'il obtiendra par ces moyens dans les autres parties grossira les formes et produira un manque de justesse perspective qui rendra l'ensemble du tableau optiquement laid. Il faut donc qu'il en prenne son parti : quoi qu'il fasse, il ne pourra s'affranchir de l'imitation absolument exacte, et tout son art consiste à choisir dans les scènes que lui offre la réalité, à savoir apporter à ces spectacles les modifications que lui permet la nature des choses et que lui dictent les lois souveraines de la beauté.


La photographie n'est donc point la peinture ; elle est comme elle une branche des arts plastiques; comme elle aussi, elle a une esthétique proper qui découle de l'ensemble des moyens dont elle dispose pour exprimer la beauté qui comprend l'unité dans le sentiment et dans l'aspect optique, fin commune de tous les arts plastiques. 

 

................... .Si l'unique but de la photographie était la reproduction exacte et sans choix de la nature, il suffirait, semble-t-il, pour l'atteindre, de posséder la connaissance des instruments optiques et des manipulations chimiques que nous avons passés en revue. Cette connaissance, toute complète qu'elle pourrait être, ne saurait cependant conduire seule à la parfaite représentation de la réalité, car le lecteur a vu qu'il faut approprier le procédé de production de l'image à la nature du modèle et aux circonstances dans lesquelles il se trouve placé.


.....Mais le but du photographe n'est pas seulement la reproduction de la nature prise au hasard : le choix doit présider à ses opérations, et ce choix est déterminé par les idées ou le tempérament de chacun.

C'est pourquoi on retrouvera toujours, dans les productions des divers photographes, ces caractères particuliers qui révèlent la personnalité de l'opérateur et portent un cachet particulier qui les font reconnaître sans qu'elles soient signées. Chacun, en effet, selon les idées qu'il se fait de la heauté , choisit son sujet; dans la scène à représenter, il dispose les parties, il combine le clairobscur; dans l'exécution même, il trouve, pour l'aspect général de son oeuvre, des nuances infinies.

On pressent donc quels développements doivent prendre les études artistiques du photographe : ells seront presque aussi vastes que celles du peintre.

Comme lui, il devra étudier les lois de la beauté et les moyens de l'exprimer par la composition, les formes, la disposition des parties, le clair-obscur, l'exécution. Il ne suffit point de sentir qu'une chose est belle pour être artiste : il faut savoir pourquoi elle est belle, et si cette beauté peut être exprimée par les moyens de l'art spécial que l'on pratique ; il faut connaître la clef de toutes les combinaisons propres à ce langage particulier auquel on veut faire exprimer des idées ou des sentiments. Le photographe ne pourra donc, pas plus que le peintre, se passer de ces études essentielles. Il ne faudrait point cependant, malgré ces analogies frappantes entre le but et les moyens, confondre la photographie avec la peinture

 

 ......ne s'agit pas, en effet, pour faire un portrait, de reproduire, avec une justesse mathématique, les proportions et les formes de l'individu; il faut encore, et surtout, saisir et représenter en les justifiant et en les embellissant les intentions de la nature manifestées sur cet individu, avec les modifications ou les développements essentiels apportés par les habitudes, les idées, la vie sociale. Ceux qui connaissent la personne à représenter s'en font une idée nette qui est la résultante de tous les aspects divers sous lesquels ils l'ont vue des milliers de fois : s'ils possédaient les moyens d'exprimer cette idée, ils feraient le vrai

 ......La première chose que doive faire le photographe qui veut obtenir un bon portrait, c'est de pénétrer, au travers des mille aspects de hasard sous lesquels il va voir son modèle, le type réel et le vrai caractère de l'individu; c'est de l'étudier et de le connaître.

...Ce n'est qu'à cette condition qu'il pourra concevoir un mode de représentation approprié , qu'il pourra choisir et l'attitude et le geste et l'expression, ainsi que la distance, la lumière, le vêtement et les accessoires du tableau, procéder à la recherche des combinaisons optiques propres à mettre en évidence ce que ses observations lui ont révélé, composer le portrait, en un mot…